2020-03-23 18:26

Les addictions compliquent encore la donne

Coronavirus

Les personnes atteintes de toxicomanie, souvent sans abri, sont spécialement vulnérables face à la pandémie.

Le local d'injection avant la pandémie. Aujourd'hui, des marquages au sol garantissent la distance sociale et les contacts sont réduits. Aucune pénurie de matériel n'est à craindre.

Le local d'injection avant la pandémie. Aujourd'hui, des marquages au sol garantissent la distance sociale et les contacts sont réduits. Aucune pénurie de matériel n'est à craindre.

(Photo: Florian Cella - A)

  • Cécile Collet

Le confinement est sur toutes les lèvres. Les Suisses sont exhortés à rester à la maison. Que deviennent alors ceux d’entre nous qui n’ont pas de maison? C’est le cas de «60% des gens qui ont perdu le contrôle sur leur consommation de psychotropes, rappelle Jean-Félix Savary, secrétaire général du Groupement romand d’études des addictions. Ces personnes ont un besoin accru de protection. L’urgence est là!»

Matthieu Rouèche côtoie ces personnes à risque chaque jour. Le directeur de la Fondation Accueil à bas seuil (ABS), qui gère notamment le local d’injection à Lausanne, a mis en place des mesures pour pouvoir continuer à fournir les prestations prioritaires: échange de matériel, espace de consommation, repas et soins de base. «Mais nous avons un peu abandonné l’espace d’accueil collectif, alors que c’est le sens même de notre structure», déplore-t-il.

«On assure une dignité minimale»

À la Fondation Mère Sofia, Yan Desarzens admet aussi travailler dans «l’urgence, au cas par cas. On assure une dignité minimale.» La Soupe populaire garantit toujours un repas chaud chaque soir. Le Répit, structure d’accueil de nuit (22h-8h) bénéficie depuis une semaine d’un deuxième local, la salle de gym du Bugnon, pour lui permettre de répartir ses bénéficiaires en assurant la distance sociale nécessaire. Et d’une aide bienvenue de la PCi.

Mais le directeur prévient: «En cas de confinement, nous n’avons pas de matériel pour assurer une présence de jour. Ne serait-ce qu’une télévision!» En matière d’effectifs, il est en contact avec les personnes qui œuvrent dans des structures mobiles (Fleur de pavé, ABS ou AACTS à Vevey), qui devraient alors fermer. «Mais ce n’est pas notre job de maintenir les gens à l’intérieur. Nous arrivons la plupart du temps à nous faire entendre grâce à la négociation, mais là, c’est l’inconnue totale.»

Possible pénurie de drogue

À ces incertitudes s’en ajoute une autre: avec la fermeture des frontières et la diminution des transports, les substances consommées pourraient venir à manquer. Et provoquer une situation comparable à celle de la prohibition, qui a vu des marchés parallèles se constituer. «C’est en effet une hypothèse légitime, convient Matthieu Rouèche. Et si c’est le cas, les personnes dépendantes se tourneront vers d’autres produits ou d’autres manières de consommer, prenant ainsi plus de risques. L’absence de drogue ne fait pas qu’il n’y a plus de drogués.»

La situation pourrait alors générer davantage de risques sanitaires pour les consommateurs, et davantage de violences. «Le besoin du produit est une réalité, insiste Yan Desarzens. Le sevrage à sec (ndlr: sans produit de substitution) n’est pas possible dans une structure comme le Répit.» Et l’anxiété liée à la situation générale risque aussi de provoquer une consommation augmentée, notamment d’alcool, plus facile à trouver.

Pas encore de malade

Aucune des deux structures n’a de malade à déplorer pour l’instant. Mais le risque d’infection inquiète les bénéficiaires. «La menace du confinement interroge déjà leur légitimité à être dans l’espace public, relève Matthieu Rouèche. Mais la peur d’être isolé en milieu hospitalier est encore plus grande.» Même si le Service de médecine des addictions du CHUV est contacté en cas d’hospitalisation, et propose un traitement de substitution, l’isolement hospitalier d’une personne toxicodépendante pose déjà des problèmes hors épidémie, reconnaît Matthieu Rouèche. «On ne peut évidemment pas imaginer deux Securitas pour contenir le comportement agressif d’un malade.»

À l’heure où les hôpitaux commencent à choisir les malades qu’ils pourront soigner, selon des critères établis, faut-il craindre pour cette population en grande précarité? «J’ose espérer que le fait d’être consommateur n’est pas un critère», conclut Matthieu Rouèche.

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