2016-06-25 08:24

Pas facile de trouver le lieu idéal d’un local d’injection

Drogues

La localisation des espaces sécurisés de consommation est sensible. Lausanne a choisi le quartier du Vallon.

C’est à deux pas de la place du Vallon, dans cet immeuble de la Fondation ABS qui accueille déjà le Passage et la Terrasse, que les autorités lausannoises projettent d’ouvrir un espace sécurisé dédié à la consommation de drogues.

C’est à deux pas de la place du Vallon, dans cet immeuble de la Fondation ABS qui accueille déjà le Passage et la Terrasse, que les autorités lausannoises projettent d’ouvrir un espace sécurisé dédié à la consommation de drogues.

(Photo: Florian Cella)

  • Marie Nicollier

La Ville de Lausanne remet sur le tapis la création d’un local d’injection, refusé en référendum en 2007. C’est au Vallon que les autorités veulent implanter l’Espace de consommation sécurisé (ECS), de son nom officiel. Plus précisément dans les locaux de la Fondation ABS, qui gère déjà le Passage et la Terrasse, deux structures d’accueil pour les consommateurs de drogue et d’alcool dans une perspective de réduction des risques.

La question de l’emplacement d’une salle d’injection est aussi cruciale que sensible. Les habitants, même favorables sur le papier, rechignent en général à voir un tel lieu ouvrir en bas de chez eux. C’est le syndrome «NIMBY», acronyme de «Not in my back­yard» (Pas dans mon arrière-cour). Pour remplir sa mission, l’espace de consommation doit pourtant s’implanter près du marché de la drogue et des consommateurs. En clair: au centre-ville. «C’est le premier critère, confirme Jakob Huber, responsable du local d’injection de Berne. Si c’est loin de tout, les usagers ne viendront pas. Et s’ils ne peuvent pas rentrer facilement chez eux, ils resteront dans le quartier, ce qui n’est pas souhaitable.»

Une structure intégrée au tissu local

A Lausanne, les autorités ne croulaient pas sous les options. «Il aurait été difficile de trouver d’autres locaux que les nôtres», confirme Nicolas Pythoud, directeur de la Fondation ABS. La structure a l’avantage d’être intégrée au tissu local. Elle participe à la vie associative, organise des événements, des tournées de ramassage des déchets et entretient le dialogue avec les habitants. «Ils voient une valeur ajoutée à notre présence, observe Nicolas Pythoud. Cela fait des années que je n’ai plus de plaintes. Il y a des craintes légitimes concernant l’ECS, mais, comme nous sommes bien implantés, les gens nous font confiance. Et les usagers ont pris l’habitude de respecter le quartier et la fondation. Ils sont prêts à jouer le jeu.»

Au Vallon, les habitants oscillent entre inquiétudes et espoirs. «Je n’ose plus sortir le soir avec mes enfants, déplore Aferdita Spahijaj. Il y a des seringues, des gens qui crient, urinent dans la rue… J’étais choquée quand j’ai emménagé ici.» Habitant de la place du Nord, Jacques Gardel applaudi des deux mains. «Il est grand temps qu’un local d’injection ouvre. Ici ou ailleurs… Il y a un problème, on ne peut pas l’ignorer.»

Pour convaincre, les partisans du local insistent sur l’un de ses objectifs premiers: débarrasser l’espace public des nuisances causées par les toxicomanes. «Personne ne veut une telle structure dans son quartier, convient Jean-Félix Savary, secrétaire général du Groupement romand d’études des addictions. Mais le gain est tout de suite visible: plus de seringues ou de gens qui font des overdoses dans les caves. Il y a eu une amélioration dans toutes les villes de Suisse où ces salles ont été installées. Les citoyens ont pu se rendre compte que la politique de répression ne donnait rien et qu’elle a plutôt empiré la situation à Lausanne.» Nicolas Pythoud est confiant: «J’espère diminuer les nuisances causées par les personnes fréquentant déjà le lieu, du moins pendant les heures d’ouverture de l’ECS (six heures par jour).»

Premier local à Berne en 1986

Jakob Huber a ouvert le premier local d’injection de Suisse. C’était en 1986, à Berne. Les relations houleuses avec le voisinage, il connaît. La structure a déménagé quatre fois avant de se fixer près de la gare, il y a quinze ans. «Nous avons subi des pressions pour partir de la Münstergasser, notre premier emplacement. C’était compréhensible. Nous étions près des commerces; les toxicomanes se réunissaient sous les arcades… Il faut choisir un lieu centré mais un peu en retrait; éviter les quartiers très vivants et la proximité des écoles et des parcs.»

A Genève, le local d’injection Quai 9 accueille entre 80 et 100 toxicomanes par jour, derrière la gare. Son responsable Emmanuel Ducret évoque le «bon accueil» réservé par le quartier des Grottes, en 2001. «C’était une période de forte consommation et d’urgence sanitaire et sociale; il y avait du matériel partout. Nous avons aussi fait un gros travail d’information auprès du voisinage, organisé des journées portes ouvertes, édité un journal… Il faut être à l’écoute des remarques. Dans l’absolu, tout le monde aimerait nous voir à l’extérieur. Mais il faut bien être là où sont les usagers.»

L’ombre des dealers

En plus d’un dialogue décomplexé avec la population, Jakob Huber insiste sur l’importance de la collaboration avec la police. «Le danger, c’est d’avoir des groupes de toxicomanes et de dealers sur le trottoir. Aujourd’hui, tout se passe très bien à Berne. Tellement bien que les citoyens veulent que l’on ouvre 24 heures sur 24.» Nicolas Pythoud est décidé à éviter le déplacement du trafic au Vallon. «Nous allons travailler avec la police. Et interdire le rassemblement devant les portes.»

La Marmotte, la Résidence, la Terrasse, le Passage… Le Vallon aligne les structures d’accueil pour personnes dépendantes ou en situation précaire. Le local d’injection ne va-t-il pas stigmatiser encore davantage un quartier désireux de redorer son image? «Non, répond Michel Sauser, membre du comité du Théâtre 2.21. Ce local a une raison d’être. Il fait justement partie des mesures qui peuvent permettre une cohabitation dans un tel quartier.» Marie Leuba est animatrice socioculturelle au Vallon. «Je ne vois pas cela comme l’ajout d’une structure mais comme une solution à un problème déjà présent. Il y a sans cesse une recherche d’équilibre dans ce quartier. Et cet équilibre est fragile.»

24 heures