2019-04-01 19:55

Les élections municipales ébranlent le pouvoir absolu d’Erdogan

Turquie

Pour la première fois en dix-sept ans de pouvoir sans partage, le parti du président turc perd la plupart des grandes villes.

Ekrem Imamoglu (au centre) avec ses partisans, lundi.

Ekrem Imamoglu (au centre) avec ses partisans, lundi.

(Photo: Reuters)

  • Jérémie Berlioux à Istanbul

Il aura fallu attendre jusqu’en début de matinée, ce lundi, pour enfin savoir qui devrait remporter les élections municipales à Istanbul. Sur 99% des bulletins dépouillés, Ekrem Imamoglu, candidat du parti d’opposition nationaliste et social-démocrate CHP, est donné vainqueur avec un peu de plus de 20'000 voix d’avance sur son adversaire Binali Yildirim. Ce dernier, ancien premier ministre du parti au pouvoir AKP, conteste pour le moment une partie des résultats.

Pour Recep Tayyip Erdogan, c’est une gifle. Après vingt-cinq ans sous le contrôle de l’AKP (et de ses prédécesseurs), Istanbul – où il a fait ses armes en politique et dont il a été élu maire en 1994 – lui échappe. Tout au long de sa carrière, le président turc s’est échiné à transformer «sa ville» en métropole de classe mondiale.

Cette défaite marque un tournant pour son parti. «C’est sur le créneau municipal que l’AKP a construit son succès», explique ainsi Sinan Ülgen, président du Centre d’étude des politiques étrangères et économiques d’Istanbul. Pendant des années, l’AKP a utilisé les villes pour encadrer la société à travers des associations et organisations spécialisées. «Les mairies sont utilisées pour obtenir le consentement de la population, via des organisations de jeunesse ou pour les femmes», rappelle Halil Gurhanli, professeur à l’université d’Helsinki et spécialiste des mouvements populistes.

«Cette défaite va certainement renforcer le pouvoir politique de l’opposition dans les années à venir»

Au-delà du symbole, perdre Istanbul et ses 15 millions d’habitants, c’est aussi perdre une manne financière. Les budgets des grandes villes sont mobilisés pour créer des clientèles. «Le financement des activités politiques repose sur l’économie générée par les municipalités», explique Sinan Ülgen. «Cette défaite va certainement renforcer le pouvoir politique de l’opposition dans les années à venir», continue le chercheur.

Si la victoire d’Ekrem Imamoglu est confirmée, l’opposition dirigera les villes concentrant 70% de la richesse nationale. En effet, ce dimanche, elle a aussi gagné à Ankara et dans plusieurs grandes villes telles Izmir, Antalya, Adana et Mersin. Dans le Sud-Est, le parti prokurde HDP a repris six provinces.

Économie en crise

Ce revers de l’AKP doit être lu à l’aune de la crise économique actuelle. La lira turque s’est effondrée en 2018 (–28% en un an), le chômage est en hausse, l’inflation autour de 20% et le pays en récession. Or, l’économie est à la base du contrat passé entre l’AKP et ses électeurs. Au début de l’année, l’État a dû installer des stands de fruits et légumes à prix réduits pour aider les foyers modestes.

Lors de son discours au siège de l’AKP à Ankara dimanche soir, Erdogan a promis de faire le bilan des raisons qui ont conduit à ce revers. Sans se dire battu – l’alliance de son parti et du MHP ultranationaliste a remporté 51% des votes à l’échelle nationale – le président a annoncé des réformes économiques. «Le plus urgent, c’est la dette privée. Le gouvernement va devoir rétablir la confiance avec les investisseurs locaux et internationaux», explique Sinan Ülgen.

«Ces élections ont créé un nouvel espace de polarisation entre les villes et le gouvernement central»

Pour le professeur Gürhanli, «ces élections ont créé un nouvel espace de polarisation entre les villes et le gouvernement central sur lequel se focaliseront les tensions politiques». «Ce n’est pas bon pour résoudre une crise économique.»

Erdogan a répété lors de la campagne qu’il ne collaborerait pas facilement avec les villes tenues par l’opposition. Déjà, Izmir, un bastion du CHP, souffre d’un sous-investissement étatique. «Le gouvernement pourrait tarir le robinet des financements étatique», explique M. Ülgen, notant que les électeurs pourraient lui demander des comptes in fine. Outre l’économie, Erdogan est confronté à de multiples défis à l’étranger (Syrie, États-Unis, Europe) et doit désormais reconquérir un électorat défiant. Il dispose de quatre ans avant la prochaine élection présidentielle.

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