2016-11-08 07:55

Des Suisses de couleur dénoncent le délit de faciès

Un Bernois s’est opposé à un contrôle de police qu’il juge raciste. La justice zurichoise lui donne tort.

Peu avant son audience, Mohamed Wa Baile, le visage grimé en blanc, et des membres du Collectif Afro-Swiss manifestaient hier devant le Tribunal d’arrondissement de Zurich.

Peu avant son audience, Mohamed Wa Baile, le visage grimé en blanc, et des membres du Collectif Afro-Swiss manifestaient hier devant le Tribunal d’arrondissement de Zurich.

(Photo: Keystone)

  • Gabriel Sassoon

Mohamed Wa Baile dit ne pas se rappeler le nombre de fois que la police lui a demandé ses papiers, tant les cas ont été nombreux. Mais il y a eu celui de trop. Hier, le Tribunal d’arrondissement de Zurich avait à déterminer si ce bibliothécaire bernois de 42 ans, originaire du Kenya et naturalisé Suisse, a violé la loi en refusant de présenter une pièce d’identité à un agent. Si ce père de famille s’y est refusé, c’est qu’il est persuadé que seule sa couleur de peau a motivé ce contrôle.

Médiatisés outre-Sarine, le refus de Mohamed Wa Baile et sa ferme intention de dénoncer une pratique discriminatoire au sein de la police ont eu un large écho auprès d’autres personnes de couleur. Celles-ci s’estiment aussi la cible privilégiée de fouilles et de contrôles d’identité en raison de leur couleur de peau. Le combat de Mohamed Wa Baile a donné naissance à la toute nouvelle «Alliance contre le racial profiling », qui s’engage contre le délit de faciès. Une soixantaine de ses membres et des sympathisants étaient présents hier pour manifester devant le tribunal. «Nous espérons que ce cas signera le début de la fin du racial profiling, lancent quatre membres vaudoises et genevoises du Collectif Afro-Swiss. Le racisme est une réalité, en Suisse romande aussi. Nous, nos proches, nous le vivons au quotidien. C’est humiliant.»

Refus de coopérer

Les faits dont avait à juger la Cour remontent au 5 février 2015. Ce jour-là, à la gare de Zurich, Mohamed Wa Baile sort du train à 7 h du matin pour se rendre à l’Ecole polytechnique fédérale, où il travaille. Trois agents l’interpellent. Dans son rapport, un policier justifiera son action par l’air suspect du plaignant, qui aurait «esquivé son regard». Excédé par ce énième contrôle, Mohamed Wa Baile refuse de fournir une pièce d’identité, estimant qu’il n’a rien à se reprocher comparé aux centaines d’autres pendulaires l’entourant. Il écope d’une amende de 100 francs, qu’il contestait hier. «S’ils étaient en train de chercher une personne noire, je ne me serais pas opposé à ce contrôle et à cette amende. Mais ce n’est pas ce qu’on m’a répondu», dit-il au juge. Il tient à préciser: «Je ne pense pas que le policier qui m’a demandé mes papiers est raciste, ni la police. Il s’agit d’un problème de racisme institutionnalisé.»

Le contrôle était-il discriminatoire et donc illicite? Le juge a décidé que non. «Il s’agit ici de rendre une décision sur une ordonnance pénale et non pas de savoir s’il existe une défaillance institutionnalisée au sein de la police ou que le profilage racial soit généralisé», a-t-il affirmé en préambule. Pour le magistrat, il n’existe pas de raison de douter de la crédibilité du policier et des motifs qui l’ont mené à procéder à un contrôle d’identité. «Le tribunal ne peut pas conclure que la couleur de peau a été décisive.» L’amende était donc justifiée.

Mohammed Wa Baile n’a pas caché sa déception à la sortie de l’audience. Mais il ne baisse pas les bras: il compte faire recours à l’instance supérieure, puis au Tribunal fédéral s’il le faut. «C’est important non seulement pour moi mais pour toutes les personnes qui subissent des délits de faciès. Cela fait très mal. Je ne veux pas que mes enfants, qui sont nés ici, qui sont Suisses, aient à subir cela.»

L’Alliance contre le racial profiling poursuit elle aussi son combat. Ses revendications? Elle appelle notamment à la création d’un cadre légal interdisant les interpellations en l’absence de soupçons ou encore à la mise en place de programmes de formation pour policiers traitant du problème du délit de faciès.

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