2020-03-18 10:20

Le coronavirus, la raison, la mort et nous

Histoire

Face à une pandémie dont personne ne connaît encore l’issue, comment notre société peut-elle faire face? Eléments de réponse avec les professeurs d’histoire Michel Porret et Vincent Barras.

«Marseille pendant la peste de 1720» (détail), huile sur toile de Michel Serre (1658-1733).

«Marseille pendant la peste de 1720» (détail), huile sur toile de Michel Serre (1658-1733).

(Photo: Musée des Beaux Arts – Palais Longchamp, Marseille. Photo Jean Bernard/Leemage)

  • Boris Senff

La pandémie de coronavirus réveille des peurs ancestrales et en suscite peut-être quelques-unes inédites. L’Europe n’a plus connu pareille menace sanitaire depuis un siècle et la tristement fameuse grippe espagnole de 1918, qui succédait à une procession séculaire de maux, comme la peste ou le choléra. «Pour la Suisse, il y a là un impensable: un pays qui pense que rien ne lui arrivera et qui vit, dans ses modalités politiques et géopolitiques à côté de la catastrophe depuis 1291, dans son réduit national invisible, parfois à un prix moral énorme, commente Michel Porret, professeur d’histoire moderne à l’Université de Genève. Mais l’abri est fissuré.»

Le monde contemporain est-il mieux préparé pour faire face au danger? Et comment affronter ses faiblesses spécifiques, à commencer par le développement démographique massif et l’intensification des échanges internationaux qu’il induit? «La globalisation est un facteur déterminant dans la propagation du virus et son augmentation exponentielle, admet le professeur Vincent Barras, directeur de l’Institut des humanités en médecine, mais ce qui est vrai pour le virus l’est aussi pour l’information – il y a un virus de l’information et ce n’est pas qu’une métaphore.»

Pour l’historien, l’étendue des connaissances et leur diffusion font partie des enjeux épidémiques. Ce fut le cas pour la grippe espagnole, qui doit son nom à la liberté de la presse dans ce pays alors que la France et l’Allemagne, en guerre, préféraient la taire pour ne pas donner une image affaiblie à leur ennemi. «Aujourd’hui, la manipulation ne relève pas forcément des gouvernements mais plutôt du système médiatique en soi, qui permet l’inflation de séquences d’information mais aussi de désinformation. Il y a certes des présidents spécialisés dans les fake news et qui racontent n’importe quoi, mais il y a aussi des effets d’emballement et de manipulation entre individus, sur les réseaux sociaux par exemple.» Pour Michel Porret, l’info en continu comporte un caractère anxiogène en soi, «avec une courbe des infections et des décès suivis en direct».

Le combat autour des connaissances épidémiologiques et de leur partage ne vaut ainsi pas que pour les objectifs scientifiques. Il permet aussi, s’il est gagné, d’endiguer les effets sociaux de la peur – qui se cantonnent heureusement aujourd’hui au fait de dévaliser les rayons de pâtes et de papier-toilette des supermarchés – et d’inciter la population à des conduites responsables, ce qui n’a pas toujours été le cas ces derniers jours. «Il faut maîtriser les processus de panique, pointe Michel Porret. L’anxiété diffuse lentement, mais on sait qu’elle peut finir par mener à des violences extrêmes. Le seul barrage est d’instaurer des moments de rationalité.»

Son collègue Vincent Barras ne dit pas autre chose: «C’est le propre d’une épidémie de poser des problèmes politiques majeurs, elle arrive à la fois sur un terrain vierge et très connu. Les scientifiques ont encore beaucoup à apprendre sur le virus lui-même, mais les effets de l’angoisse collective sont bien connus et font en règle générale très mal. Cette expérience est inscrite dans la mémoire collective et documentée.»

La guerre et la police

Sur une planète plus peuplée que jamais, le défi prend un tour inédit. «Par rapport au passé, il y a une grande différence d’échelle, pointe Michel Porret. En 1720, fermer par un cordon militaire Marseille, ville atteinte par la peste – d’un peu plus de 80 000 habitants –, ce n’est pas la même chose que de contenir 60 millions de citoyens italiens.» Dans son dernier discours, le président français Emmanuel Macron n’en a pas moins évoqué une «guerre sanitaire» et, si la loi martiale n’a pas été proclamée, les conditions s’en approchent, avec des contrôles de police comme l’Italie en pratique déjà depuis plusieurs semaines. «Une mission qui se rapproche de celle des origines de la police des villes, lors de la peste du début du XVIIIe siècle», détaille Michel Porret.

Qui dit guerre dit morts. Un fléau que nos sociétés n’interprètent plus comme la colère de Dieu infligée à de mauvais chrétiens. À une époque où les États-Unis ont pu déclencher des conflits prétendus «zéro mort», la sensibilité à la vie – à chaque vie – et à sa préservation s’identifie à une revendication légitime, si ce n’est démocratique, et la mort prématurée à une fin irrecevable. «Dans l’État providence d’après 1945, la vie de l’individu a énormément gagné en valeur en Occident, estime Michel Porret, alors qu’en Chine elle est d’un moindre prix social.» Vincent Barras relativise: «En langage épidémiologique, les accidents de la circulation peuvent être interprétés comme une pandémie chronique. Dans la plupart des pays, ils sont en augmentation, mais ils ne choquent pas tant que ça.» Le choc des morts du coronavirus ne fait que commencer. À part quelques collapsologues ou écologistes radicaux, personne ne s’en réjouira.

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