2019-02-09 15:12

Que la mort lui est douce

Disque

Le Lausannois Visage Pâle survole d’une voix haute de superbes bas-reliefs. Rencontre démasquée

Sous le chapeau et derrière le masque de «calavera», un Visage Pâle.

Sous le chapeau et derrière le masque de «calavera», un Visage Pâle.

(Photo: Arnaud Martin)

  • François Barras

En musique, la Faucheuse terrorise ou séduit. Beaucoup lui ont prêté un timbre guttural sorti droit des enfers, hurlements monstrueux ou chuchotements remplis de menaces, selon que l’on écoute du metal ou du rock gothique. D’autres, au contraire, osent la figurer en visiteuse cajoleuse, presque en amie, sur le timbre caressant d’une voix haut perchée. Visage Pâle est de ceux-là. Ne vous fiez pas au masque spectral en noir et en blanc, inspiré des calaveras mexicaines, derrière lequel le Lausannois dissimule son visage. Rien de morbide ici, pas même une provocation, juste un moyen de mieux laisser échapper ses émotions nues. Et, sans doute, de revenir en douceur de l’outre-tombe artistique où le chanteur avait trop longtemps végété. Explications.

Il y a douze ans, Visage Pâle se nommait encore Lars Martin Isler et s’agitait au micro de Tim Patience Watch, quartette de potes basés à Nyon et biberonnés au jus pimenté des Red Hot Chili Peppers. Avec une participation au Paléo et aux Eurockéennes de Belfort, le gang avait le vent en poupe – trop, peut-être, et l’histoire s’acheva plus vite que prévu dans la volonté de chacun de mener son aventure solo. Le batteur devint chanteur et guitariste dans le remarqué duo Chapter. Sur la foi d’une démo, Lars fut, quant à lui, contacté par le label français Tôt ou Tard (Yann Tiersen, entre autres), séduit par l’univers piano-voix du rocker repenti.

«Et rien n’est jamais sorti, continue-t-il, à la table d’un bistrot lausannois. Le directeur du label comme moi-même étions jeunes, avec peu d’expérience, on n’a jamais réussi à s’entendre sur une vision commune. C’est dommage. Lui voyait une grosse production, avec des arrangeurs genre Bénabar – atroce. Moi, je voyais quelque chose pas loin de la maquette, très simple. Au final, tout est resté dans les tiroirs malgré mon contrat. Il m’a fallu beaucoup de temps pour avaler cette déception. J’ai réécouté la maquette il y a six mois.»

Échaudé mais pas carbonisé, Lars tricote pour lui seul ses petits plaisirs mélodiques, entre sa famille (une épouse et deux fillettes) et un boulot de responsable de formation chez Nespresso. Le fils d’exportateur en fruits exotiques (il est né en Afrique et passa les deux premières années de sa vie à Abidjan) s’est spécialisé dans le café – logique. Entre deux arabicas, il retrouve en 2016 le goût de la scène avec le duo Holax. Une veine synthétique qu’il entreprend de creuser plus encore en solitaire, se réinventant en Visage Pâle pour surmonter ses fantômes. «Enfant puis adolescent, j’ai été frappé par des deuils difficiles. Il y a sans doute un peu de ces chocs pour expliquer mon rapport bizarre à la mort. Être né le jour de la Toussaint n’aide pas à s’en éloigner…»

À 39 ans, le musicien affirme son envie d’autonomie, sur scène (il devrait jouer seul, avec masque et machines) comme dans son processus de composition. L’autodidacte a calqué ses chansons sur ses plaisirs et ses limites, sans esbroufe, sur des squelettes instrumentaux joués principalement au synthé. «Je composais sur mon laptop, dans ma chambre, au salon ou au parc de Milan pendant ma pause de midi.» Le label anglais branché electro, Castles In Space, ne s’y est pas trompé en signant le disque.

Parmi les maîtres ès minimalismes qui mirent de côté leur virtuosité sur leurs projets personnels, il cite volontiers Thom Yorke de Radiohead et John Frusciante, le guitariste flamboyant des Red Hot qui plongea tête la première dans l’univers glacé de New Order au fil de ses premiers albums solo. Une influence également au rayon des voix fluettes et élevées. «Ma femme me dit souvent de calmer les envolées – elle a raison, c’est un peu devenu un T.O.C., un réflexe, alors que je devrais assumer ma voix normale.» Tout comme il assume désormais une écriture en français, bien ciselée, aiguisant par ses métaphores les langueurs étranges de sa musique. «Chanter en anglais, c’est quand t’es jeune et que tu veux avoir l’air cool.» Porter un masque de revenant n’est pas mal non plus.

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