2017-07-09 20:21

Gros plan sur la détention administrative des migrants

Interview

Comment les étrangers détenus en vue de leur renvoi vivent-ils cette situation? Une étude se penche sur la question

Christin Achermann et Laura Rezzonico

Christin Achermann et Laura Rezzonico

  • Caroline Zuercher

En 2016, 5732 étrangers ont été détenus administrativement en Suisse pour s’assurer qu’ils quitteraient bel et bien le territoire. En moyenne, ils ont été enfermés vingt-cinq jours. Mais au-delà des chiffres, comment ces personnes et le personnel qui les entoure vivent-ils cette situation? Pour Christin Achermann, professeure en migration, droit et société à l’Université de Neuchâtel, cette détention administrative des migrants, comme on l’appelle, est une «boîte noire». Depuis trois ans, la chercheuse étudie la question sur le terrain avec Laura Rezzonico, doctorante en sciences sociales (détail dans l'encadré). Les deux femmes répondent à nos questions.

– Dans quelles conditions ces migrants sont-ils détenus?

– Laura Rezzonico: La situation varie beaucoup, notamment d’un établissement à l’autre. Tous ces gens ne sont pas détenus dans un établissement comme Frambois, dédié uniquement à l’application des mesures de contrainte. La plupart du temps, une unité ou quelques cellules leur sont attribuées dans une prison pénale. La loi prévoit une séparation des autres prisonniers. En général, elle est respectée. De mon expérience, les quelques contacts, par exemple entre des personnes de la même nationalité, ne posent pas de difficultés concrètes. Mais ce qui est problématique, c’est que les conditions sont proches de celles des prisonniers pénaux: ces migrants ont alors les mêmes cellules et les mêmes gardiens que les autres. Leur liberté de mouvement varie aussi d’un établissement à l’autre. A l’extrême, certains sont détenus jusqu’à vingt-trois heures par jour dans leur cellule et ont droit à des promenades dans une cour avec des murs des quatre côtés. Une possibilité de travail devrait aussi leur être offerte mais ce n’est pas toujours le cas.

– Comment vivent-ils cette situation?

– L.R.: Il y a des réalités très différentes mais tous les migrants partagent un sentiment d’injustice. Ce n’est pas seulement le fait qu’ils sont privés de liberté. Ils se sentent traités comme des criminels et ne comprennent pas pourquoi. Ils se demandent ce qu’ils font dans une prison. Il y a aussi une grande incertitude: contrairement aux détenus du droit pénal, ils ne connaissent pas la durée de leur détention (ndlr: elle peut durer jusqu’à dix-huit mois). On peut ajouter un manque de perspectives car ils ne savent pas comment ils vont s’en sortir par la suite. Et l’incertitude du renvoi liée à un petit espoir d’être finalement libérés en Suisse, ce qui se produit parfois.

– Cette inquiétude se traduit-elle dans leur comportement?

– L.R.: Certains migrants veulent que cela s’arrête au plus vite. Pour connaître l’issue, ils collaborent. D’autres résistent et sont prêts à aller au bout des dix-huit mois d’internement. Ces angoisses ont très clairement des conséquences sur leur santé. J’ai vu des gens maigrir. Beaucoup m’ont parlé de problèmes psychiques ou de leurs difficultés à dormir. Des études menées à l’étranger ont aussi montré cette détérioration de la santé.

– On imagine que la situation affecte également les gardiens. Comment se sentent-ils?

– L.R.: Leur situation est ambiguë puisqu’ils travaillent dans une prison mais surveillent dans ce cas des personnes qui n’ont pas commis de délit. Ils considèrent que quelqu’un doit appliquer la loi et qu’en l’occurrence c’est à eux de le faire. Mais ils disent eux aussi que l’ambiance est plus lourde et plus difficile dans de tels secteurs. D’abord à cause de la langue, qui rend parfois la communication difficile. Ils doivent donner davantage d’explications à des personnes qui veulent savoir pourquoi elles sont là. L’incertitude et le sentiment d’injustice provoquent aussi une certaine résistance chez les détenus. Il y a des cas d’automutilation, des tentatives de suicide et un sentiment constant qu’il pourrait se passer quelque chose.

– Vous dites que ces étrangers n’ont pas commis de délit. Refuser de quitter la Suisse n’en est-il pas un?

– Christin Achermann: On peut effectivement être condamné pour séjour illégal. On peut alors être enfermé dans une prison pénale. Mais ces gens-là ne purgent pas une peine. Ils sont détenus pour s’assurer de l’exécution de leur renvoi, que ce soit dans leur pays d’origine ou vers leur premier pays d’accueil pour les cas Dublin. Au final, ils y seront peut-être admis comme réfugiés. Ce caractère non pénal rend la question sensible. Il faut d’autant plus s’interroger sur la légitimité d’une mesure aussi forte que la privation de liberté.

– Pour les autorités, vouloir s’assurer de leur départ, n’est-ce pas une question de crédibilité?

– C.A.: Nous avons des règles et il faut les appliquer. Mais on peut s’interroger sur ces règles et sur leur application. La question, au final, est de savoir quel prix humain, financier (cette détention coûte en moyenne 300 francs par jour) et administratif nous sommes prêts à payer pour garantir cette crédibilité. Notre but, avec cette étude, est de savoir ce qu’il se passe et de le montrer. Et de permettre un débat basé sur les faits, et non sur des fantasmes. Ensuite, les conclusions pratiques qui en sont tirées dépendent des priorités politiques.

– Ces mesures d’internement sont-elles efficaces?

– C.A.: La grande majorité des personnes détenues vont effectivement partir. Par contre, on ne sait pas combien reviendront.

– L.R.: Parmi les gens que j’ai rencontrés, plusieurs avaient cette intention. J’ai croisé un homme que la Suisse a dû renvoyer à cinq reprises vers l’Italie, malgré le fait qu’il a été détenu plus d’un an. Un autre a effectué trois fois le chemin depuis l’Afrique du Nord.

– Vous arrivez au bout de votre étude. Avez-vous d’autres recommandations?

– L.R.: Au-delà de la question de légitimité que nous avons évoquée, je pense qu’effectuer ces détentions dans des prisons traditionnelles est une pratique critique. En plus, il faudrait offrir plus de liberté de mouvement et des conditions moins strictes, pour tenir compte de la situation particulière de ces personnes.

– C.A.: Il y a aussi des petites choses qu’on pourrait changer immédiatement, comme leur laisser la possibilité d’utiliser un téléphone mobile. Cela se fait dans d’autres pays et cela pourrait changer leur vie en permettant de garder un lien constant avec l’extérieur.

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