2019-07-20 06:22

Le yak, une invitation au voyage intérieur

La clé des champs 11/40

Rosula Blanc propose des caravanes himalayennes au départ du val d’Hérens.

Rosula Blanc a une haute estime pour ses yaks. «Ce sont des animaux très intelligents sur leur terrain», insiste-t-elle.

  • Karim Di Matteo

Les yaks aiment les grasses matinées et vivre à leur rythme, inutile de monter à leur rencontre. Parole de Rosula Blanc. Alors on attend en ce début de matinée ensoleillé dans le val d’Hérens. Quand le troupeau se décide enfin à débouler vers nous, les pentes de la Giette, au-dessus des Haudères (VS), prennent un air d’Asie centrale dans le vrombissement croissant, et ce en dépit du tintement tout helvétique de leurs cloches. Massif, Kubilai – petit-fils de Gengis Kahn – mène ce bal puissant et léger à la fois. «Ça danse, ça vole, j’adore», s’extasie la maîtresse des lieux. Car pour cette danseuse et graphiste de formation la démarche de création est indissociable de son travail de paysanne de montagne: «Nous ne sommes pas uniquement dans un rapport physique à la terre, mais aussi des artistes du paysage. Sinon, cela ne serait pas nourrissant pour l’âme.»

«Saisir leur perception du monde»

Tout son domaine de Yak shu lo ché – «Des yaks sur le rocher», en bon patois d’Évolène – est d’ailleurs «une œuvre d’art à ciel ouvert». Un trait d’union aux trois passions de sa vie: la montagne, la nature et les animaux. Même l’intérieur de son chalet est un petit musée aux teintes du Tibet. Au mur, le crâne de Lufang, un de ses anciens yaks et leaders du troupeau, nous toise de ses orbites vides. «Mon totem», glisse-t-elle.

C’est ici que Rosula Blanc reçoit depuis huit ans les clients qu’elle emmène, avec l’aide de ses protégés à cornes, former une caravane himalayenne sur les hauteurs environnantes: Ferpècle, lac Bleu, cols du Torrent ou du Tsaté. «À raison de trois ou quatre treks au printemps, pareil en automne. C’est court, mais en hiver il y a trop de neige et en été je dois faire les foins. J’aimerais pouvoir vivre de mes yaks, mais c’est utopique.»

À côté de ça, la Bâloise de naissance prodigue cours de taï-chi et de qi gong, séances d’acupuncture et de shiatsu pour animaux. «Je garde ainsi un lien social avec mon entourage, je ne vis pas en ermite, même si parfois l’hiver me bloque chez moi des jours durant.» Ce n’est pas pour déplaire à l’unique habitante à l’année de la Giette. Faire face aux éléments, pousser toujours plus loin ses limites et puiser dans les vertus de la solitude contribuent à sa démarche hautement spirituelle teintée d’Orient. «J’aime entrer dans ce silence. Et j’essaie d’initier mes clients. C’est là qu’ils comprennent combien c’est dur de rester à ne rien faire.»

Rosula Blanc est passionnée d’Himalaya et d’animaux depuis l’enfance. Son envie d’horizons lointains ne la porta toutefois ni au Tibet ni en Mongolie, trop fermés à l’époque de ses 19 ans. Destination le Japon, où elle travaille durant cinq ans dans le théâtre et apprend dans une école de danse contemporaine.

Les yaks débarquent dans sa vie en 2008, au moment où elle s’installe avec son ex-compagnon, une figure locale, l’alpiniste André Georges. «J’avais enfin l’occasion d’avoir mes propres animaux. Au début, c’était le rodéo. Elles sont jolies les images des caravanes sur les cartes postales, mais là c’était du concret. Et personne ne savait rien. Quant à la littérature, elle était inexistante.» Elle se forme donc sur le terrain lors de caravanes dans les Alpes ou de grandes expéditions (lire ci-contre). Il y a aussi eu des voyages au Zanskar et en Chine, où elle a suivi et observé des éleveurs. «Chez eux, c’est intuitif, ils se sont imprégnés de l’esprit du yak: sauvage, c’est leur côté guerrier, mais avec ce calme intérieur tiré du bouddhisme.» Enfin, elle échange beaucoup avec Daniel Wismer, pionnier du yak dans la vallée de Zermatt, avec qui elle travaille à Association suisse des éleveurs de yak.

Aujourd’hui, elle en possède neuf sur le millier que compte la Suisse. Bien plus que des bêtes à ses yeux, elle évoque des compagnons de vie. «Je suis dans quelque chose de non verbal. Au fil des sorties, j’essaie de saisir leur perception du monde. Ce sont des animaux très intelligents dans leur terrain. Ils décident, deviennent des partenaires. C’est ce que je cherche de plus en plus: voir comment on peut grandir ensemble. Ce sont des animaux dignes. À moi de l’être aussi.»

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