2019-05-28 07:48

«Les djihadistes étrangers, aidez-nous à les juger en Syrie!»

Interview

Les combattants de Daech, personne ne veut les rapatrier. Leurs geôliers arabo-kurdes s’arrachent les cheveux.

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(Photo: Reuters)

  • Andrés Allemand

«La Suisse pourrait faire beaucoup plus. Les pays occidentaux en général ne sont pas à la hauteur. Les étrangers qui ont combattu pour Daech, qui donc se charge de leur détention et de leurs procès? Qui nous aide à le faire? Où est l’aide financière, logistique, diplomatique?» Il ne cache pas son agacement, Khaled Issa. Représentant en France de «l’Auto-administration du nord-est de la Syrie», il était jeudi passé à Genève pour une conférence visant à démêler le casse-tête légal entourant les combattants étrangers de Daech détenus en Syrie. Entretien en marge des débats à huis clos.

Vous êtes de facto l’autorité gouvernant une région de la Syrie. N’avez-vous pas un système judiciaire capable de juger ces détenus?
Bien sûr que si! Notre Justice fonctionne, nous avons un Parquet, un Tribunal du peuple, une Cour d’appel… Parmi les anciens combattants, quelque 7000 détenus syriens ont déjà été jugés. Environ 2830 sont en cours d’instruction.

Alors pourquoi ne jugez-vous pas les étrangers?
Nos Forces démocratiques syriennes (ndlr: alliance arabo-kurde) ont capturé plus de 2010 combattants étrangers de Daech (sans compter les Irakiens, les femmes et les enfants). Nous pensions que leurs pays d’origine voudraient les rapatrier pour juger leurs nationaux eux-mêmes! Cela aurait soulagé nos finances, car c’est une charge énorme: ils nous coûtent chacun environ 27 dollars par jour! Mais nous voyons bien les réticences des États à rapatrier leurs compatriotes. Donc maintenant nous réclamons un soutien de la communauté internationale pour que les procès puissent se tenir sur place… ce qui d’ailleurs sera bien plus pratique pour les victimes.

Mais vous n’êtes pas un État! Les capitales vont-elles vous offrir ce genre de soutien?
Mais le droit international ne reconnaît pas uniquement les États! Nous sommes un acteur sérieux, soutenu par la coalition, qui nous a épaulés dans les combats contre Daech. L’État syrien, lui, est défaillant. De facto, nous exerçons l’autorité sur 30% du territoire national. Nous estimons qu’il existe un cadre juridique pour juger ces combattants étrangers. D’une part, la résolution 2170 du Conseil de sécurité de l’ONU engage ses membres à coopérer aux efforts pour traduire en justice les terroristes d’Al-Qaida, de Daech et du Front al-Nosra. D’autre part, les procès de Nuremberg et de Tokyo constituent des précédents où des vainqueurs (ndlr: de la Seconde Guerre mondiale) ont jugé les criminels.

La Suède organise début juin un sommet pour créer un Tribunal international chargé de juger les combattants de Daech. Qu’en dites-vous?
Diverses options sont possibles. Les tribunaux internationaux sur le Rwanda et sur l’ex-Yougoslavie avaient fait l’objet d’une décision du Conseil de sécurité de l’ONU. Mais un tel vote n’est pas nécessaire, on peut aussi imaginer un tribunal spécial mis sur pied par une coalition de pays (ndlr: la Suède cherche des soutiens pour en instaurer un en Irak). Ou encore, une cour spéciale peut être créée au sein de notre système judiciaire, avec l’aide internationale. L’essentiel, quelle que soit l’option retenue, c’est que le soutien financier et logistique soit au rendez-vous. Et de préférence, qu’un tel tribunal soit basé sur notre territoire, pour faciliter la tâche aux victimes et aux enquêteurs. Notez que nous avons supprimé la peine de mort, contrairement à nos voisins irakiens (ndlr: où trois Français de Daech viennent d’être condamnés à la peine capitale).

Vous y croyez, vous?
Écoutez, nous avons sacrifié nos jeunes pour lutter contre une menace universelle. Les terroristes de Daech qui ont commis des attentats en Europe, d’où croyez-vous qu’ils partaient? Il ne suffit pas d’avoir vaincu Daech militairement, il faut absolument trouver les anciens combattants et les membres de cellules dormantes, puis les traduire en justice. Le travail n’est pas terminé!

Le régime syrien s’est lancé à la reconquête de la province d’Idlib, après avoir écrasé les rebelles partout ailleurs. Ce sera ensuite votre tour, non?
Oui, malheureusement, il va essayer. Le régime croit encore pouvoir revenir en arrière. Il n’est pas intéressé par le modèle décentralisé de société démocratique et multiethnique que nous proposons pour toute la Syrie. Mais vous savez, nous avons su faire face à Daech, nous pourrons résister aux troupes de Damas et à ses alliés.

Qu’est-ce qui vous rend si confiant, alors que d’autres ont été laminés?
Les groupes rebelles financés et armés par la Turquie ont été victimes des négociations que leur parrain a menées avec les Russes et les Iraniens. Ankara a retiré ses mercenaires de la Ghouta (ndlr: banlieue de Damas) en échange du contrôle sur le district frontalier d’Afrin (ndlr: l’un des trois cantons kurdes de Syrie). D’autres régions ont ainsi été troquées. En ce qui nous concerne, nos forces kurdes combattaient bien avant l’entrée en scène de la coalition lors de la bataille de Kobané. Par ailleurs, 70% des ressources naturelles de Syrie se trouvent sur le territoire que nous contrôlons. Avant la guerre, c’était la région la plus riche avec la population la plus pauvre du pays.

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