2019-06-23 22:06

Le président Erdogan se prend une gifle historique à Istanbul

Turquie

L’opposition a réédité sa victoire de mars dernier, un scrutin qui avait été annulé sous des prétextes douteux. Le mépris du processus électoral est ainsi sanctionné par les électeurs.

Ekrem Imamoglu, nouveau maire d’Istanbul élu dimanche.

Ekrem Imamoglu, nouveau maire d’Istanbul élu dimanche.

(Photo: DR)

  • Jérémie Berlioux

  • Istanbul

C’est une défaite retentissante que viennent d’infliger les Stambouliotes au président de la République turque, Recep Tayyip Erdogan, et son Parti de la justice et du développement (AKP, conservateur autoritaire). Le suspense n’aura pas duré longtemps. Deux heures à peine après la fermeture des bureaux de vote, le résultat était clair. Ce dimanche 23 juin, les électeurs ont choisi une nouvelle fois comme maire Ekrem Imamoglu, le candidat de l’opposition. Pour Erdogan, élu à la tête d’Istanbul en 1994, des jours difficiles s’annoncent.

Personne n’était dupe ces dernières semaines. Ce scrutin devait être un plébiscite de la personne du président. Au-delà de Binali Yildirim, le candidat de l’AKP, c’était pour ou contre le Reis que les électeurs étaient appelés à s’exprimer. La gifle est donc cinglante pour Erdogan, qui a félicité le vainqueur.

Imamoglu avait déjà été élu maire de la métropole de 16 millions d’habitants le 31 mars dernier, avec 13'000 voix d’avance, moins de 0,3% des suffrages. L’AKP a refusé de s’avouer vaincu et a obtenu au début de mai du Haut Conseil électoral l’annulation des résultats sous des prétextes douteux. Cette décision a indigné jusqu’à des membres du parti présidentiel. Ce dimanche, Imamoglu n’a pas fait que confirmer sa victoire. Il écrase son adversaire avec plus de 700'000 voix d’avance, soit 9% des votes.

La défaite est d’autant plus douloureuse que l’AKP disposait de moyens considérables et du contrôle de la quasi-totalité des médias. Cela n’a pas suffi pour convaincre des électeurs usés par une série ininterrompue d’élections, huit depuis 2014, et la polarisation mortifère du pays entre pro et anti-Erdogan. En défaisant l’AKP, les électeurs sanctionnent aussi l’autoritarisme du régime et son mépris du processus électoral.

Pour la première fois depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, l’opposition est unifiée et a dépassé sa base. Fait historique, le parti pro-kurde HDP (gauche) a soutenu Imamoglu, qui a mené une campagne inclusive notamment vis-à-vis des minorités, des jeunes et des femmes. Son slogan «Her Sey Cok Güzel Olacak» («Tout va bien se passer») est devenu le cri de ralliement d’une opposition qui avait perdu espoir dans le vote.

Bien que l’assemblée municipale et la majorité des arrondissements soient contrôlées par l’AKP, Imamoglu a l’ascendant. Dans son discours de victoire, il a prévenu la majorité présidentielle: «Si nous observons qu’il y a de l’obstruction politique, nous partagerons cela avec nos citoyens en toute transparence.»

Erdogan est dans une situation intenable. Confrontée à une fronde au sein de son parti, son autorité est contestée. Laisser Imamoglu tranquille pourrait faire de lui un sérieux rival pour l’élection présidentielle de 2023. Celui-ci dispose à Istanbul d’un budget municipal considérable (près de 4 milliards de francs) lui permettant de démontrer sa capacité à gouverner et de se constituer une clientèle. Il bénéficie déjà d’une opinion positive auprès du grand patronat turc, très influent.

Faire de l’obstruction reviendrait aussi à victimiser Imamoglu et rehausser son statut de sauveur de l’opposition. Sa double victoire rend sa légitimité incontestable. De plus, gouvernée pendant vingt-cinq ans par l’AKP, la Municipalité d’Istanbul est un livre ouvert sur la gestion opaque et peu reluisante de la ville par le parti présidentiel. Pendant des années, la Mairie a distribué faveurs, subsides et biens immobiliers à des proches de l’AKP. En s’attaquant au nouveau maire de la ville, Erdogan risquerait de se trouver confronté à des scandales qui pourraient l’affaiblir un peu plus.

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