2017-06-21 22:35

Jacques Cesa, peintre engagé, a suivi la route des migrants

Livre et expo

L’artiste gruérien présente des textes et des dessins saisissants après quinze semaines auprès des gens en exil, entre Bulle et Lampedusa.

Extraits du livre: «La traversée a été terrible! Je n'étais encore jamais montée sur un bateau... J'ai toujours habité en pleine terre, où il y a des champs, des arbres.»</p><p>«Les jeunes migrants ne sont pas en vacances ici; ils attendent, souvent plusieurs mois, une embauche provisoire ou un travail.»

Extraits du livre: «La traversée a été terrible! Je n'étais encore jamais montée sur un bateau... J'ai toujours habité en pleine terre, où il y a des champs, des arbres.»

«Les jeunes migrants ne sont pas en vacances ici; ils attendent, souvent plusieurs mois, une embauche provisoire ou un travail.»

(Photo: JACQUES CESA)

  • Philippe Dubath

Il faut aller voir, à l’ancien monastère chartreux de la Part-Dieu, à Bulle – un lieu extraordinaire –, l’exposition du peintre et graveur Jacques Cesa (72 ans), «A contre-courant». En même temps, il faut lire son livre Lampedusa, aller simple, qui rassemble ses notes, textes, dessins, ses impressions d’artiste habité par une lumière qu’il n’avait sans doute encore jamais entrevue au cours de sa longue carrière.

« Beaucoup de face-à-face, de chocs de regards»

Les deux événements sont nourris et inspirés par ses quinze semaines de voyage entre Bulle et Lampedusa (2015 et 2016), à contre-courant des flux migratoires, tout près des humains qui souvent ne sont que des nombres, quand leurs destins sont évoqués dans les médias. Si on connaît les photographies, les images télévisées réalistes des foules en déplacement, Jacques Cesa en propose, lui, avec ses fusains et pastels, une interprétation subjective et fraternelle, intense, troublante, où planent l’attente et l’incertitude tremblante des êtres. «J’ai utilisé le pastel parce que c’est une technique rapide et immédiate; le pastel pigment pour dire l’air, l’eau, l’environnement souvent hostile ou pesant qui prennent les gens par les épaules et les placent dans un décor qui n’est plus leur pays. Le fusain aussi, pour dire la chair, les corps; j’ai vécu beaucoup de face-à-face, de rencontres, de chocs de regards, de confidences de camps, d’histoires racontées que je garde secrètes tellement elles sont terribles. Mais certaines de ces histoires sont cachées dans mes dessins comme des mystères sont dans les livres, derrière les phrases.»

«Ma main bouge autrement»

Jacques Cesa est-il revenu différent, au fond de lui, après ces voyages? «Je suis devenu plus fragile, pas encore guéri de toute cette épopée et c’est parfois difficile d’en parler. Ils ont ouvert des brèches non seulement dans ma tête, mais aussi dans ma manière de travailler. Avant j’avais l’impression que mes dessins étaient plus structurés, plus finis en quelque sorte. Mais là, la matière même des dessins a sauté, a bougé, a éclaté. Je me surprends à ne pas oser en regarder certains tant ils me surprennent. Une nouvelle écriture apparaît dans la peau des dessins. Peut-être, pour la première fois, me suis-je vraiment lâché, parce que je n’avais pas au départ de projet réfléchi et esthétique. J’ai le sentiment que ma main, maintenant, bouge autrement.»

Les gens, les autres, Jacques Cesa connaît bien: «J’ai toujours eu besoin de la proximité des autres pour vivre, et je me donne assez facilement. D’ailleurs, depuis ma sortie de l’Ecole des beaux-arts, je n’ai fait que des portraits. Maçons, goudronneurs, femmes enceintes, femmes allaitantes, ou mes enfants tout au cours de leur vie. Tout ce que j’avais fait avant était en quelque sorte une approche vers les gens de ce voyage-là. Et j’ai senti que c’était le moment de le faire, nourri que j’étais, aussi, par mon travail sur les paysans de montagne de la Gruyère dans leur réalité, au-delà du cliché, et dans l’Atlas, au Maroc, sur les bergers. Je me préparais, sans le savoir, à la rencontre avec les migrants.» Et l’artiste ne va pas s’arrêter là: «Des chemins s’ouvrent. Je vais aller dans des centres raconter mon travail. J’ai aussi envie de faire une peinture monumentale sur tout ça. Il me semble que ces failles en moi, il faut ou les boucher, ou les guérir, ou les cultiver. On verra.»

Extraits du carnet de voyage

Avec l’exposition – jusqu’à dimanche – dans l’envoûtant monastère de la Part-Dieu, il y a ce livre où sont intelligemment rassemblés des dessins et des extraits du carnet de voyage de Cesa. Un extrait, pour en donner le ton: «Je respire des ombres; je capte la lumière. Ma main a froid. Mes doigts n’arrivent plus à tenir le crayon mine qui dessine. (…) A quoi pensent les migrants, transis, en regardant l’océan avec la seule obsession d’aller de l’autre côté, de le traverser, par n’importe quel moyen, en remettant leur âme au Dieu tout-puissant qui créa la terre.»

Qu’espère-t-il de ce livre dense, fertile? Changer la vision des gens de sa terre sur ceux qui viennent d’ailleurs? «Je souhaiterais que ce livre soit un repère, que les gens, quand ils le lisent, se sentent un peu provoqués. Qu’ils se disent que les migrants, ce n’est pas comme ils les avaient imaginés, qu’il y a plusieurs histoires, pas une seule. Et que, de là, naisse un débat pour faire changer l’idéologie crasse et négative qui colle aux souliers des gens. Il y a bien sûr un fond politique. La résistance continue. Un peintre, c’est comme un écrivain, l’œuvre ne s’arrête pas parce que vous avez 72 ans. Nous avons des projets à Bulle pour proposer des ateliers où favoriser les rencontres entre les enfants de Gruyère et les enfants de migrants. Puis des discussions, des échanges. Mettre ensemble les émerveillements, les étonnements, pour que les êtres se connaissent.»

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