2017-09-28 10:03

Franklin Chow revient toujours au même pinceau

Exposition

Ai Weiwei en majesté au Palais de Rumine, l’autre artiste chinois exposant à Lausanne – aussi dans le travail de la matière mais plus intimiste – est, lui, chez Alice Pauli.

Franklin Chow défie l’habitude comme les autoroutes de la pensée, il travaille tous les formats et se garde d’imposer un titre au regardeur.

Franklin Chow défie l’habitude comme les autoroutes de la pensée, il travaille tous les formats et se garde d’imposer un titre au regardeur.

(Photo: DR)

  • Florence Millioud-Henriques

Impossible d’échapper à la force d’un lien natif, presque viscéral, à son influence constitutive: l’encre de Chine arrive immédiatement dans la conversation avec Franklin Chow. Sur ses toiles, accrochées chez Alice Pauli à Lausanne, la donne change. Plus fuyante, l’encre joue avec l’huile, son antagoniste. Ensorceleuse, vibrante, multiple, elle la frôle, la séduit, l’évite ou la double de son ombre. Mais elle ne se dérobe pas à l’histoire et surtout pas à celle d’une tradition – le peintre chinois descend d’une longue lignée d’artistes reconnus pour leur extrême réalisme et leur maîtrise de l’infime. Par contre, elle s’épargne l’anecdotique pour aller vers le sens et se laisser pénétrer. «La nature nous parle de façon mystérieuse, souligne l’artiste. Et on ne saisit pas tout, il faut lâcher prise tout en restant cohérent avec ce que l’on fait. Ce n’est qu’après coup que l’on distingue une influence, peut-être le vent, peut-être la pluie qui frappe sur une vitre.»

Du plus profond de ses souvenirs d’enfant qui a dû quitter en famille la Chine de la révolution en 1949, Franklin Chow, 71 ans, a toujours voulu être artiste. La discrétion extrêmement pudique, le respect ancré: il ne s’appesantit pas sur cette dynastie de peintres qui l’a précédé. A peine glisse-t-il qu’il est issu d’une famille d’artistes. Le souffle revient, plus fort, pour assurer son destin d’une autre conviction: «Jeune, j’ai appris la calligraphie, puis je suis venu au contact de l’abstraction à la Grande Chaumière à Paris mais je n’ai vraiment repris qu’il y a 21 ans après avoir servi d’autres activités (ndlr: le cinéma, la publicité comme directeur artistique, puis à la tête de sa propre agence). On ne peut pas faire deux choses à la fois!» Son œuvre, innervée d’une évolution constante dans les formats comme dans l’éclosion d’expressions singulières, témoigne de cette discipline de travail tenant autant de la dévotion respectueuse que de la maîtrise de soi.

Chaque matin, pour entrer en peinture dans son atelier de Sainte-Croix, l’artiste crée son vide dans une démarche libératoire. Intime. Il s’affranchit des flux et des bruits incessants du monde et ouvre une nouvelle page de son journal figuratif, lieu de questionnements, de défoulements. «La vie n’est pas un joli tableau, ajoute-t-il. C’est mon premier jet qui compte, je ne corrige jamais, ce n’est pas important s’il y a des erreurs.» Les milliers de feuilles s’empilent, se superposent comme autant de strates d’une réflexion. Impulsive et émancipée. Franklin Chow va même jusqu’à comparer cette énergie à l’instinct d’un animal sauvage, elle vaut aussi pour l’étape d’après, le travail sur toile. «Un tableau, il faut que ça sorte du cadre.» Il peint les siens au sol, laisse venir l’inattendu et malgré l’emprise d’une nécessaire maîtrise, accepte les accidents. «Je reviens toujours au même pinceau, il s’use, il est usé mais j’ai cette étrange sensation de savoir ce qu’il va faire, comment il va se comporter: le premier jet est souvent difficile mais après…»

Après? La gestuelle projette les émotions, l’observation et la mémoire se conjuguent, l’Orient de la calligraphie croise l’Occident de l’abstraction lyrique pour faire de l’œuvre de Franklin Chow un territoire inédit. Un lieu de convergences, un creuset de sensibilités défrichant une pensée libre et exhalant une beauté pure.

24 heures