2018-08-15 19:47

«Contre l’Euro, le franc va revenir à 1,20 en 2019»

Monnaie

Le franc a gagné du terrain contre l’euro avec la crise en Turquie. Mais il finira par reculer, estime un expert.

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  • Nicolas Pinguely

On l’avait laissé ce printemps avec du plomb dans l’aile. Le franc suisse avait plongé à 1,20 contre l’euro, abandonnant près de 10% en quelques mois. La reprise économique en Europe l’avait rendu moins attractif. Mais la chute de la livre turque (qui fragilise au passage les banques européennes), couplée avec le bras de fer économique entre les États-Unis et la Chine, l’a remis au centre des radars. Résultat: il flirte à nouveau avec le niveau de 1 fr. 13. Rencontre avec Fabrizio Quirighetti, responsable des investissements du groupe Syz à Genève, qui décrypte les enjeux.

Une mauvaise nouvelle pour la Suisse, cette revalorisation du franc?

Cela dépend pour qui. Les consommateurs, qui retrouvent un peu de pouvoir d’achat, en profitent. Les biens importés sont moins chers et l’inflation reste basse. Mais il est vrai que c’est une mauvaise nouvelle pour les exportateurs.

La Suisse retrouve son rôle de valeur refuge avec la crise turque. La hausse du franc va-t-elle s’accélérer?

Je ne le pense pas. Il faudrait un fort ralentissement de la croissance mondiale, une grave crise financière ou une récession en Europe pour que la hausse du franc s’accélère réellement. Ce n’est pas mon scénario de base. Son renforcement actuel vient par ailleurs aussi d’une situation économique mondiale qui s’est quelque peu dégradée ces derniers mois.

Vraiment?

Oui, la Turquie est la pointe de l’iceberg. La livre turque avait d’ailleurs déjà commencé à se déprécier depuis le début de l’année, sans que cela n’affecte trop le franc. Mais là, il y a en parallèle quelques nuages qui assombrissent les perspectives de croissance mondiale: tensions commerciales, efforts de désendettement de la Chine, agenda politique chargé en Amérique latine… Bref, la croissance mondiale n’est pas en train de s’accélérer.

Comment cela s’explique-t-il?

Les pays émergents, ainsi que leurs entreprises, peinent à se financer à l’heure où les taux montent aux États-Unis et où l’Europe – qui subit plus que Washington ce coup de mou – va bientôt commencer à réduire sa politique monétaire ultra-accommodante. Cela met les devises émergentes sous pression.

L’Europe est aussi sous pression?

Oui, la croissance sera inférieure aux attentes que l’on avait en début d’année. On tablait sur 2% en Suisse et en Europe, mais on sera probablement plutôt aux alentours de 1,5% pour 2018. Sur le plan économique, seuls les États-Unis surprennent positivement.

Les attentes reculent aussi en Suisse?

Oui, la Suisse est une petite économie très ouverte, particulièrement sensible aux cycles économiques globaux. À court terme, le renforcement du franc n’arrange pas les choses. Cela veut dire une industrie qui perd en compétitivité à l’heure où les commandes ne progressent plus aussi vite qu’avant. Dans ce type de configuration, les investissements des entreprises sont souvent ralentis.

L’économie mondiale menace-t-elle de dérailler?

Non, il y aura bien entendu des à-coups dus à la fragilisation des échanges mondiaux, mais je ne parlerais pas de déraillement, plutôt d’un ralentissement temporaire ces prochains mois.

La BNS lutte contre la vigueur du franc et son bilan est lesté de plus de 750 milliards d’actifs en monnaies étrangères. Certains disent qu’elle est le plus gros hedge fund de la planète.

Je vous rassure tout de suite, il ne s’agit pas d’un hedge fund opaque, mais juste d’un énorme portefeuille très bien géré. Il n’en demeure pas moins que les risques de pertes au jour le jour sont à peu près les mêmes que pour un portefeuille d’un investisseur lambda. Il y a un risque de valorisation quotidienne sur les actions, les obligations et, si en plus le franc se raffermit structurellement, un risque de change à plus long terme. Le seul risque que la BNS tente d’éviter est celui sur le crédit: donc rassurez-vous, pas d’obligations italiennes, de banques européennes ou turques dans son bilan.

Il ne faut donc pas s’en inquiéter?

À court terme non, cela ne m’inquiète pas. À moyen et long terme, cela peut être un problème. Il faudrait toutefois que survienne un scénario catastrophe, de type krach mondial, pour que ce risque se réalise. Mais si la BNS se retrouvait dans une situation difficile, je pense que le monde et les Suisses auraient d’autres chats à fouetter: entreprises en faillite, envol du taux de chômage, défauts massifs sur la dette; et donc énormes trous dans les fonds de pension et les prestations sociales. J’espère évidemment qu’une telle crise ne se produira pas.

La BNS reste donc crédible et le franc une valeur refuge?

Oui, la BNS peut en théorie imprimer tout l’argent qu’elle veut pour contrer la hausse du franc. Il serait d’ailleurs surprenant qu’elle le laisse se renforcer trop vite. Je pense que l’on va revenir naturellement, dans un contexte économique se stabilisant, vers le niveau de 1 fr. 15 ces prochains mois, puis 1 fr. 20 l’année prochaine. Le resserrement monétaire attendu en Europe va aussi aider.

La BNS pourra-t-elle un jour se séparer de ses actifs en devises étrangères?

Cela va être très difficile à déboucler. Il suffit de prendre l’exemple de la Fed (ndlr: banque centrale des États-Unis) pour s’en persuader. Alors qu’elle agit dans le plus grand marché financier au monde, celui des bons du Trésor américain, il lui faudra au moins cinq ans pour réduire son bilan.

Fabrizio Quirighetti, responsable des investissements de Syz à Genève

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