2016-09-08 21:26

«Les travailleurs doivent avoir les mêmes droits, d’où qu’ils viennent»

Immigration

Pour la présidente du syndicat Unia, Vania Alleva, la libre circulation ne représente pas en soi un problème.

«Les entreprises réussissent toujours à obtenir la main-d’œuvre qu’il leur faut. C’était aussi le cas avant 2002 avec le «statut de saisonnier», estime la présidente d’Unia, Vania Alleva.

«Les entreprises réussissent toujours à obtenir la main-d’œuvre qu’il leur faut. C’était aussi le cas avant 2002 avec le «statut de saisonnier», estime la présidente d’Unia, Vania Alleva.

(Photo: Manu Friederich)

  • Thomas Thöni

  • Zurich

Le ton se durcit entre les organisations patronales comme l’Union patronale suisse et Swissmem, et les syndicats comme Unia, dans le cadre de l’application de l’«Initiative contre l’immigration de masse» acceptée le 9 février 2014, qui retient en ce moment toute l’attention (lire ci-dessous). On se taxe de part et d’autre de manque de souplesse et de se comporter de manière trop idéologique, comme un parti. Alors qu’avec les solutions peu précises qui s’esquissent, tout semble indiquer qu’appliquer cette initiative sur le terrain va demander un grand sens du consensus de la part des partenaires sociaux. Interview de Vania Alleva, présidente du syndicat Unia.

Quel a été l’axe stratégique d’Unia après la votation du 9 février?

Notre position n’a pas changé: nous rejetons toute forme de discrimination. Les contingents et les nouveaux statuts d’établissement à court terme, comme ils ont été discutés après l’adoption de l’initiative, mènent vers davantage de dumping salarial. Nous voulons plus de protection des employés et nous voulons que les bons rapports avec l’Union européenne soient maintenus. Nous sommes en faveur du maintien des accords bilatéraux.

Que pensez-vous de la libre circulation?

La libre circulation des personnes – la liberté de mouvement des salariés – est une condition préalable pour assurer une migration liée au travail sans discriminations. En soi, c’est un droit des travailleurs que de pouvoir travailler où bon leur semble. Mais le problème, c’est que certains patrons abusent de la libre circulation et pratiquent le dumping salarial. C’est pour cela qu’il faut des mesures de protection des conditions de travail. Mais il faut savoir qu’avec ou sans libre circulation des personnes, la migration liée au travail reste une réalité. Les employés doivent avoir les mêmes droits indépendamment de leur origine.

Tout est de la faute des entreprises?

Les entreprises réussissent toujours à obtenir la main-d’œuvre qu’il leur faut. C’était aussi déjà le cas avant 2002, quand un système de contingents, de discriminations et de mesures arbitraires réunies sous l’intitulé «statut de saisonnier» imposait des conditions d’existence indignes. Les mesures d’accompagnement doivent être améliorées, mais les employeurs et les autorités le contestent. On connaît le résultat, l’initiative «Contre l’immigration de masse» a été acceptée. Cela a montré que les peurs des Suisses n’ont pas été prises au sérieux.

Pourquoi l’Union patronale suisse ne veut pas d’autres mesures d’accompagnement, comme l’a indiqué mercredi passé dans une interview son président, Valentin Vogt?

Nous observons un glissement problématique. Une partie des associations patronales estime que l’accès au marché européen serait aussi possible sans un marché du travail suisse régulé et sans relations stables avec l’Europe. Avec la présidence de Valentin Vogt, l’Union patronale est très proche de l’UDC et remet en question le partenariat social. Ce calcul ne pourra cependant pas fonctionner car les positions de l’UDC mettent en danger la cohésion sociale du pays et les bases mêmes de notre succès économique.

Qu’est-ce qui a changé?

La Suisse s’en est longtemps bien sortie avec un modèle d’économie sociale de marché, ce qu’on appelle la croissance avec la compensation sociale, à savoir que le pouvoir d’achat des salariés devait augmenter en même temps qu’augmentait la croissance de l’économie. La régulation [du marché du travail] et les compensations sociales jouent un rôle important. L’accent était donné à l’entente à travers le partenariat social. Depuis les deux à trois dernières décennies, toujours plus d’associations patronales se sont détournées de ce modèle. On glisse toujours plus vers le néolibéralisme.

Et vers le règlement des conflits du travail en légiférant?

Non, plutôt en direction d’une dérégulation totale. Le prétendu marché libre, qui est une construction idéologique, devrait tout régler. Les patrons se sentent maintenant comme seigneurs et maîtres et leurs représentants politiques imposent davantage de concurrence et de démantèlements sociaux et salariaux. Mais cette réalité comprend bien sûr des nuances.

L’Union suisse des arts et métiers (USAM), présidée par l’UDC Jean-François Rime, s’oppose explicitement aux contingents comme Ultima Ratio, contrairement à l’Union patronale suisse, et à Swissmem. Qu’en pensez-vous?

Les patrons ne parlent pas d’une seule voix. Certains employeurs sont en faveur du renforcement de certaines mesures d’accompagnement car elles représentent une protection contre la concurrence déloyale en stabilisant le marché. Le Centre patronal romand ou la Fédération des entreprises romandes s’étaient par exemple exprimés en faveur d’un renforcement des mesures d’accompagnement permettant de protéger davantage les salariés.

Avec quelle organisation patronale la collaboration est-elle la meilleure?

Sur place, sur le terrain, dans la plupart des cas la collaboration est tout à fait bonne. Si on abandonne les positions idéologiques et si on discute des peurs réelles et des problèmes, je suis sûre qu’on pourra trouver des positions communes. Ce sont surtout les organisations faîtières patronales qui actuellement posent problème. Du reste, je n’ai pas de problème avec Monsieur Vogt. Mais c’est lui qui a fait une alliance avec l’UDC en refusant de renforcer les protections des salariés. Je l’invite à mener une discussion au niveau du partenariat social, et non au niveau politique.

L’Union patronale suisse et Swissmem reprochent à Unia d’être devenu une sorte de parti, avec un programme politique. Qu’en pensez-vous?

Nous ne sommes évidemment pas un parti mais un syndicat interprofessionnel. Unia est le partenaire social de presque 300 conventions collectives de travail en Suisse. Mais certains droits essentiels ne peuvent être réglés ailleurs que dans les lois. Comme dans la Loi sur le travail par exemple, qui est ces derniers temps sans cesse attaquée. Il y a notamment une volonté de supprimer le nombre d’heures maximum de travail autorisé par semaine.


Un indicateur pour appliquer la préférence nationale

Zurich sort du bois. En tant que «canton économiquement le plus important de Suisse, qui a un intérêt vital à ce que les accords bilatéraux avec l’Union européenne soient maintenus, nous avons jugé le moment opportun de prendre position et de présenter un nouvel indicateur, sur lequel nous travaillons depuis le printemps», a expliqué hier en conférence de presse Carmen Walker Späh. Sa spécificité? «Il permet de calculer les besoins réels en mains d’œuvre par profession (et non par branche)», a poursuivi la conseillère d’Etat zurichoise en charge de l’Economie.

Comme le National se prononcera le 21 septembre, «il est central pour nous de montrer avant les débats parlementaires qu’il est possible, avec ce nouvel indicateur, de calculer de façon précise et non bureaucratique l’intensité du manque de personnel dans les cantons et les régions dans différents métiers», a ajouté la magistrate. Et de rappeler qu’il ne s’agit pas de prendre position sur l’application de l’initiative contre l’immigration de masse, car «cet outil peut être tout autant employé si une préférence nationale forte ou faible est choisie».

Loin de se baser sur de nouvelles données, cet indicateur combine simplement celles à disposition sur les places vacantes et les emplois recherchés. Mais à la fin, un chiffre, un indice par profession, permet de voir précisément quels métiers souffrent d’un manque de personnel qualifié, et donc où une immigration d’étrangers fait sens. Et à l’inverse, dans quel domaine il y a en Suisse assez de personnel qualifié, et donc où l’immigration devrait être réduite.

Dans sa capacité à montrer noir sur blanc où se situent l’offre et la demande, cet indice dévoile aussi des surprises, a ajouté Bruno Sauter, chef de l’Office de l’économie et du travail du canton de Zurich: «Des entreprises choisissent la voie de la facilité en recrutant les employés dont elles ont besoin directement à l’étranger, à cause d’une sorte de paresse ou parce que cette pratique est maintenant bien huilée, alors qu’il y a assez d’employés correspondant au profil recherché en Suisse.»

Rappelons que la Commission des institutions politiques du Conseil national vient de faire savoir qu’elle veut limiter l’immigration en Suisse à travers une meilleure exploitation du potentiel qu’offre la main-d’œuvre indigène, en particulier par une meilleure intégration sur le marché du travail suisse des étrangers disposant déjà d’un permis de séjour. Cela ne doit pas remettre en question la libre circulation des personnes et les accords bilatéraux.

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