2017-10-04 09:07

L’artiste cinétique est tout le temps en mouvement

Portrait

Pascal Bettex, sculpteur montreusien revendique sa folie et sa naïveté. Et s’épanouit dans l’ordre et la logique

A 10 ans, mes parents m’ont emmené voir une expo de Tinguely. Je me suis retrouvé nez à nez avec ces immenses machines rouillées qui faisaient un potin pas possible

  • David Genillard

«Vous me dites si je vais trop vite! Je parle beaucoup.» Le petit mot d’excuse de l’intarissable Pascal Bettex arrive à point nommé. On a beau s’accrocher, on peine à suivre l’artiste montreusien. D’abord parce que tout autour de nous, ses improbables machines s’échinent à détourner notre attention. Ensuite parce que leur créateur ne tient pas davantage en place. «Je suis souvent réveillé à 4 h du matin, avec des trucs qui bougent dans ma tête. J’ai de la chance: le syndrome de la page blanche, je ne connais pas.»

A voir l’énergie qui se dégage de cet homme aux allures d’inventeur «doux dingue», les yeux agrandis par ses lunettes rondes, on n’a aucune peine à le croire. Sa folie, l’artiste la revendique sans hésiter. A l’entrée de sa «cathédrale du bonheur», son atelier installé dans une ancienne usine électrique montreusienne, un panneau proclame: «Il n’est pas nécessaire d’être fou pour travailler ici. Mais ça aide.» Il faut assurément faire preuve d’un esprit vicelard pour imaginer ces engrenages aux formes impossibles et qui, pourtant, tournent tout à fait rond. «Le but n’est pas de faire tourner les gens en bourrique. Mais de les inviter à se poser des questions.» Celui qui se décrit comme le «spécialiste des machins inutiles» ne l’est donc pas totalement.

Au cours de sa vie, il en a souvent fait la preuve, allant jusqu’à accueillir chez lui un jeune qui tente de se sortir de la drogue. «Vous imaginez? Je n’y connaissais rien! Je n’avais même jamais vu un joint à l’époque.» Mais lui et Betty Morel, devenue sa femme en 2005, sont capables «d’une grande qualité d’écoute. Nous avons fait le choix de ne pas avoir d’enfants. Mais, du coup, nous avons souvent des jeunes qui viennent nous parler de leurs problèmes. Ils sentent peut-être que nous ne sommes pas parents, que nous sommes disponibles et, surtout, que nous ne les jugeons pas.»

L’artiste aux belles rouflaquettes s’entoure volontiers d’un incroyable bazar. Dans la boutique d’artisanat le Cadeau Impossible, qu’il dirige pendant dix ans dès 1991 et où il se lance progressivement dans l’art cinétique, ou dans son bar Moto Nostalgie, où le décor maison est constitué de pièces de motos. Mais il se nourrit avant tout d’émotions humaines. «J’aime voir les gens s’émerveiller devant mes machines, retrouver des pièces qui leur rappellent des souvenirs. Ça me touche.»

Le choc d’une expo de Tinguely

Son amour de l’art en mouvement, le Montreusien le cultive depuis l’âge de 10 ans. Né d’un père ingénieur chimiste, le jeune garçon vit alors à Bâle. «Mes parents m’ont emmené au musée voir une expo de Tinguely. Je me disais: «Oh là là, qu’est-ce que je vais faire là-bas?» Au lieu de ça, je me suis retrouvé nez à nez avec ces immenses machines rouillées qui faisaient un potin pas possible.»

Deux autres événements vont tracer sa destinée. «Mon père et mon grand-père étaient plutôt des intellectuels. Pourtant, j’ai découvert chez eux un côté manuel insoupçonné. Mon grand-père m’a taillé une Caravelle (ndlr: avion de ligne des années 1950) dans un morceau de bois. A mon frère, il a fabriqué un DC-8. Plus tard, mon père a acheté une maison à Clarens, où je vis toujours. Il s’est mis à tout casser pour tout reconstruire. Ça m’a impressionné.»

Derrière l’apparent fourre-tout de ses œuvres, on sent un esprit méthodique. Dans son atelier, son bric-à-brac est rangé, classé et étiqueté avec précision. «C’est une manière de gagner du temps. Si je cherche un fouet électrique, je n’ai pas besoin de passer des heures à farfouiller. Mais je fonctionne comme ça pour tout.» Grand amoureux de la moto, l’homme dit avoir parcouru plus de 600 000 km sur son engin. «Si on n’est pas méthodique, on n’arrive pas à destination. Je n’ai jamais utilisé de GPS. J’estime qu’on est encore équipé d’un cerveau; on peut l’utiliser.»

Un côté naïf assumé

La discussion s’arrête quelques instants. Le temps d’admirer le mouvement poétique d’une sculpture. Les adjectifs qui viennent à l’esprit? Magique et naïf. «Oui, j’ai un côté naïf; ça n’a rien de péjoratif, lance celui qui affirme avoir adoré le premier Harry Potter. J’ai la chance d’avoir une grande capacité d’émerveillement. Il y a quelques semaines, on est parti pour un tour à moto. La météo devait être pourrie. A la place, il a fait un temps magnifique. On a franchi le col du Stelvio pour se retrouver face à ce paysage enneigé sous un soleil qu’on n’espérait pas. Il a fallu qu’on s’arrête pour profiter de ce moment.»

Alors on s’étonne d’entendre une nuance d’amertume quand on évoque les critiques d’art. «Les magazines culturels ne parlent jamais d’art cinétique. Ça reste un truc de bricoleur plutôt qu’un art. Pourtant, il y a des choses incroyables qui se font! Regardez les sculptures éoliennes de Raoul Thonney. A une époque, ce manque de reconnaissance m’a travaillé, c’est vrai. Je me disais: je n’ai pas eu d’enfance malheureuse, je n’ai pas fait d’école d’art. Ça doit faire deux raisons pour que les critiques ne parlent pas de mon travail. J’ai accueilli pas mal d’étudiants en art dans mon atelier. C’est un milieu bizarre. Parler d’argent est sale… Alors que, comme vous, j’ai besoin de manger.» Avec sa bonhomie et sa naïveté habituelles, Pascal Bettex dit avoir tourné la page: «Aujourd’hui, je me dis que l’art cinétique parle au cœur des gens et qu’il n’y a donc pas de raisons pour un critique de l’expliquer au public.»

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