2016-07-30 16:18

Quand Genève et Lausanne mettent le feu au Léman

Série Léman

Le lac est passé par tous les noms. Calvin, Napoléon et Dufour s’en sont mêlés. L’affaire n’est pas réglée

La chicane autour du nom du lac a également inspiré les humoristes Plonk & Replonk.

La chicane autour du nom du lac a également inspiré les humoristes Plonk & Replonk.

(Photo: PLONK & REPLONK)

  • Claude Ansermoz

La guerre sur le lac a bien eu lieu. Etymologique. Pour savoir quel nom on allait bien pouvoir donner à la plus grande étendue d’eau douce d’Europe occidentale. Et les mots ont parfois été durs et violents. Notamment entre Vaudois et Genevois. Ceux qui croient que l’appellation «Léman» a définitivement gagné seraient d’ailleurs bien inspirés de voir que la conquête des marchés touristiques et économiques internationaux passe encore et toujours par une identité absurde, celle de «Lake Geneva». Et que le Genfersee est ancré dès le XVe siècle chez les Alémaniques. Alors que «le lac Léman» est pourtant officiellement inscrit topographiquement depuis que Dufour, entre 1845 et 1864, a réalisé la première carte nationale qui porte son nom. Genève aussi pour les Anglais, les Finlandais, les Polonais, les Estoniens, les Hongrois, les Romanches, les Roumains. Léman pour les Espagnols, les Italiens (partiellement), les Portugais.

Remontons aux sources du conflit. Et commençons par une première polémique autour d’un pléonasme. Convoquons pour cela l’éminent rédacteur en chef de la revue historique romande Passé Simple, Justin Favrod: «Léman est un mot celte dont le sens reste discuté. On l’a rapproché d’une racine indo-européenne signifiant «lac».» Dans la revue L’Alpe, l’historien savoyard Bruno Berthier poursuit: «Elle est le limné ainsi qualifié par le géographe grec Strabon à la veille de l’ère chrétienne. Autrement dit le lac.» Donc le lac Léman – le Lacus Lemanus si cher à Jules César quand il va affronter les Helvètes en 58 avant notre ère – veut dire «lac Lac»

Fondé il y a soixante-deux ans, le Musée du lac Léman n’est, par exemple, devenu le Musée du Léman qu’en 1989. C’est d’ailleurs un Genevois, Lionel Gauthier, qui dirige l’institution basée à Nyon. A qui on a demandé de plonger dans les archives pour arbitrer le débat. Il ressort quelques feuillets dactylographiés et «non scientifiques», nous prévient-il. La grande bleue d’eau douce se serait, par exemple, appelée «lac du Désert» au haut Moyen Age. Ou lac Losone, de Thonon, de Vevey, de Martin – très probablement en référence à l’église Saint-Martin de Vevey – ou Mare Rhodani au Moyen Age. Un certain monsieur G. Rochat y soutient même, en 1975, que le vocable «Lemanus» tiendrait du fils de Priam, dernier roi de Troie. Légende déjà présente dans un livre du XVIIIe et probablement bien plus ancienne.

Arrive l’heure de gloire, brève, du chef-lieu vaudois. «Sur la première carte connue, la Table de Peutinger, une copie Renaissance d’une carte romaine du IVe siècle de notre ère, le lac semble s’appeler Lacus Losannensis, soit lac de Lausanne, poursuit Justin Favrod. Mais c’est un cas unique.» L’appellation vaudra surtout pour la partie du Grand Lac. Ensuite, Calvin fait des siennes, comme le rappelle Bruno Berthier: «Sur les atlas en vogue dans l’Europe des XVIIe et XVIIIe siècles, au détriment de l’appellation médiévale de «lac de Lausanne» (ndlr: «lac de Lozanne») encore très usitée par les scribes de la Renaissance, les imprimeurs modernes d’Amsterdam ou de Venise, en affaire avec les corporations de la banque et de la librairie d’une cité genevoise parvenue à la pointe de l’innovation culturelle par la diffusion des préceptes calvinistes, imposent celles de «lac de Genève». «En français, poursuit Justin Favrod, cette identité commence timidement à apparaître au XVIe siècle et, dans bien des cartes, il désigne le Petit Lac seulement.»

L’aide de Napoléon

Le Vaudois, caustique, poursuit «L’origine du mot Genève est connue: c’est la même que Gênes, Genaua désignait en langue celte un golfe. Donc Genève doit son nom à sa position dans le lac. La ville doit son nom à un lac et prétend le baptiser…» Le nom d’un lac prend parfois celui de la ville de son embouchure (Côme, Lugano, Zurich), mais c’est loin d’être toujours le cas (Constance, Baïkal). Reste que le débat semble diviser les Genevois eux-mêmes. François Bonivard (1529) parle du «lac Lemanne» mais précise «qu’est nostre lac de Genesve». C’est l’impérialisme français qui viendra au secours des Vaudois en quelque sorte. Avec Napoléon, qui imposera le patronyme lacustre Léman, avec la création d’un département français du même nom dont Genève ne sera qu’un chef-lieu.

La bataille identitaire ne prend pourtant pas fin entre Vaudois et Genevois. Qui s’en livrent d’ailleurs d’autres autour de celle que Ramuz surnomme «sa toute petite Méditerranée», rappelle Lionel Gauthier. Dont le procès du Léman porté au Tribunal fédéral en 1884 par les Vaudois et qui débouche sur une convention intercantonale qui impose aux Genevois de mieux réguler leurs barrages afin de ne plus faire fluctuer le niveau de l’eau. Ou cette pirogue datant de 1105 av. J.-C. qui fut sortie de l’eau à Morges le 6 novembre 1877 par Georges Bächtold et François Dunand; et transportée à Genève en bateau à vapeur, au grand dam de M. Morel-Fatio, conservateur des antiquités à Lausanne. Un trésor vaudois qui trône toujours dans les collections du Musée d’art et d’histoire (MAH) genevois.

Caution littéraire

En 1880, dans le Journal de Genève, l’astronome genevois E. Plantamour se moquait du terme de Léman, lui trouvant «un caractère à la fois archéologique, pédant et enfantin». Dans sa monographie qui fait autorité sur le sujet, le naturaliste morgien François-Alphonse Forel. dès 1904. lui rétorque: «Un lac est un individu géographique en lui-même et par lui-même.» Et conclut: «on doit dire: le Léman». Pourtant, quand il peint cette virgule depuis les hauts de Montreux en 1906, Ferdinand Hodler l’intitule Le lac de Genève à Chamby. Tout comme Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Balzac. Rousseau, Voltaire, Byron, eux, optent pour le Léman. Dans son Portrait des Vaudois, Jacques Chessex s’amuse de cette animosité des siens envers l’habitant du bout du lac: «Surtout on lui reproche de vouloir s’approprier le Léman. Lac de Genève! Ils sont fous. Et leur lac à eux, quel rire, un bout de rivière entre des pelouses.»

Les cartes officielles du canton de Genève, du moins sur celle focalisant sur le Petit Lac, mentionnent souvent encore les deux noms. A un internaute genevois qui demandait en 2014 quand «Lake Leman» supplanterait enfin «Lake of Geneva», ses autorités répondaient que même l’Office du tourisme vaudois, en anglais, privilégiait la seconde appellation. «Franchement, sourit Lionel Gauthier, dans son quotidien, le Genevois dit tout simplement «le lac». Personnellement je dis «bordul». Sauf lorsqu’il va au stade ou à la patinoire, qu’il y a un derby lémanique et qu’il veut chambrer les supporteurs vaudois.» Quelle que soit son appellation, la petite mer des Alpes appartient surtout à ceux qui l’aiment.

Texte paru à l’origine dans La Ficelle

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