2017-10-10 09:09

Les yeux tournés vers le ciel, ouvert à tous les liens terrestres

Ignazio Bettua

L’artiste lausannois, primé par la Fondation Sandoz, installera des oiseaux sur l’église Saint-François puis des anges dans celle de Saint-Luc.

Ignazio Bettua projette d'installer des oiseaux de céramique sur le toit de l'église Saint-François.

Ignazio Bettua projette d'installer des oiseaux de céramique sur le toit de l'église Saint-François.

(Photo: Vanessa Cardoso)

  • Cécile Collet

Les trois ânes d’Edouard-Marcel Sandoz au Signal-de-Bougy ont été le premier contact avec l’art d’Ignazio Bettua. «J’ai encore le souvenir de m’y cuire les cuisses quand je montais dessus en été!» lâche le sculpteur lausannois avec un enthousiasme d’enfant. L’évocation prend tout son sens aujourd’hui: c’est son projet animalier Uccellini, qui placera cent oiseaux en céramique sur l’église Saint-François (inauguration prévue le 4 octobre 2018) puis sur d’autres monuments franciscains, qui l’a propulsé lauréat 2017 du Prix de la Fondation Edouard et Maurice Sandoz (FEMS).

«C’est ma première démarche spontanée, hors concours», raconte Ignazio Bettua. Les Lausannois connaissent déjà son crapaud à l’œil émeraude de Derrière-Bourg ou ses rétroviseurs du Collège de Villamont, installations qui partagent esprit ludique et fort potentiel poétique. Les deux caractéristiques conviennent à l’artiste à la mèche romantique, qui nous reçoit dans son atelier sous-gare, portant pantalon bleu et polo vert tartan signé Fred Perry. La marque iconique des skinheads et de la communauté gay? «Je sais que c’est connoté, mais je ne porte que ça, à cause des couleurs.»

«J’aimais l’idée qu’on pouvait faire des oiseaux décoratifs comme les Eames ou Bouroullec, sans tomber dans l’objet kitsch»

Dans l’atelier, les tons vifs, loin des pastels anémiques, sont partout. Ses Uccellini, dont quelques prototypes piaffent déjà sur un avant-toit de l’église lausannoise, sont aussi colorés. Plus que ceux de Giotto dans son prêche de saint François aux oiseaux, qui a inspiré Ignazio Bettua. «J’aimais l’idée qu’on pouvait faire des oiseaux décoratifs comme les Eames ou Bouroullec, sans tomber dans l’objet kitsch.» Le mot est dit avec plaisir. Il sera égrené tout au long de l’interview. Le Lausannois de 45 ans l’avoue: il voue une certaine fascination au kitsch, notamment liturgique.

Né à Gland entre les deux initiatives Schwarzenbach, de parents ouvriers napolitains auxquels on demandait de parler français à leurs enfants, il a eu «une éducation en fait assez protestante», ses parents ne fréquentant les prie-Dieu qu’à Noël. Pourtant, l’Italien d’origine, fidèle supporter du «Napoli», porte vraiment le nom d’un saint. «Je suis le dernier d’une fratrie de sept, dont quatre sont morts à la naissance, lâche-t-il sans détour. Quand je suis né, ma mère, qui n’avait plus d’idées, a dit qu’il fallait regarder le calendrier et prendre le saint du jour.»

«A l’ECAL, il était en perpétuelle recherche; il faisait des travaux étranges avec un style nonchalant et détaché»

L’œil noisette ne tremble ni ne s’embue. Le sculpteur aime dire les choses comme elles sont. Mais sans les asséner. Chez lui, rares sont les phrases qui se terminent vraiment: elles suspendent leur vol, pas tout à fait sûres d’être importantes, laissant la place à la réflexion suivante. «A l’ECAL, il était en perpétuelle recherche; il faisait des travaux étranges avec un style nonchalant et détaché, mais toujours avec beaucoup de travail, se souvient Pierre Keller, admiratif. Il a fait son chemin lui-même.»

C’est sa sœur Clelia, artiste confirmée de neuf ans son aînée, qui ouvre l’«ado flemmard» à l’art contemporain et conceptuel – il découvre avec stupéfaction le Socle du monde de Manzoni à 12 ans – et qui l’aide à entrer à l’ECAL. Mais c’est l’arrivée du nouveau directeur, au début de sa deuxième année d’études, qui décide Ignazio Bettua à rester à Lausanne. «Je voulais partir à Genève, déçu par l’école d’art, son peu d’ouverture à l’international. Ça s’est aligné parfaitement!»

«Artiste avec une attitude»

Avec Pierre Keller, il entre en contact avec des Jacques Bonnard ou John Armleder, «des artistes avec des attitudes, pas juste des artisans». Désormais boulimique de connaissances, il expose, gagne deux bourses fédérales, plusieurs prix, part travailler six mois à Paris puis deux ans à Berlin. Au terme de ce qui est décrit comme une frénésie, «le hasard et une idée craignos» le poussent à louer quelques mois une chambrette au Centre universitaire catholique (CUC) de Lausanne. Il y croise l’aumônier Giovanni Polito. «Ensemble, on a parlé de musique contemporaine, de choses et d’autres… se souvient Ignazio Bettua. J’étais plein d’a priori, il m’a donné envie d’aller voir, m’a relié à une pratique régulière de la religion.»

«Son ouverture sur des gens qui peuvent être très différents de lui, c’est un point commun avec saint François, champion du dialogue interreligieux»

Le chanoine italien le relie aussi à son «italianité» et à la langue de Dante, qu’il avait arrêté de parler. «Plus âgé que lui, je pense que je lui ai transmis un passé culturel italien», dit prudemment l’homme d’Eglise. Les films et les propos «hyperlucides» de Pasolini le font «tomber des nues». Il faut d’ailleurs voir une certaine parenté entre les Uccellacci e uccellini du réalisateur, film qui évoque avec humour – et le comédien Totò – saint François d’Assise, et ses Uccellini. «Ce projet ouvert sur la rue entre parfaitement dans son esprit, commente Giovanni Polito. Ignazio a toujours été soucieux de créer des interactions entre les personnes. Son ouverture sur des gens qui peuvent être très différents de lui, c’est un point commun avec saint François, champion du dialogue interreligieux.»

Sainte Rita des causes désespérées

Bourgeois-bohème plus que grenouille de bénitier, le catholique revendique sa spiritualité. Il prie tous les soirs «comme on boit une verveine» et va chaque dimanche à la messe, parfois au culte. «Il y a beaucoup de bienveillance autour de moi. Je ne peux être que reconnaissant.» Un silence et un sourire religieux préparent le terrain: «Je crois que j’ai vécu des expériences mystiques…» Le récit suit sans qu’on demande. «A 30 ans, j’étais un peu paumé, un peu triste. J’ai fait une demande à sainte Rita de Cascia, la très kitsch patronne des causes désespérées: je voulais enfin vivre une relation amoureuse qui ne serait pas superficielle.»

Quelques jours plus tard, il rencontre Cécile Bouvier, athée convaincue. «Elle était née le 22 mai, jour de la sainte Rita!» Celui qui a depuis épousé Cécile, avec qui il a trois enfants, éclate d’un rire incrédule. «Chaque fois que je vois cette sainte dans une église, je vais lui mettre une bougie.»

A la stabilité du cœur, il a lié celle d’un «vrai» travail en enseignant les arts visuels. «Le statut de prof m’a rassuré.» Engagé au Gymnase de Nyon, il rencontre l’artiste Pierre Schwerz­mann, un «humain remarquable», ce qui finit de l’apaiser. «Il était la preuve qu’on pouvait être artiste, enseignant et père de famille.» Le socle de son monde ainsi scellé, l’artiste prend son envol: après les oiseaux de Saint-François, des anges sont prévus pour l’église de Saint-Luc.

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